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Le BRF : Une autre façon d'appréhender son sol

Xavier Mathias et Les Cahiers du Potager Bio nous raconte 

Le BRF : Une autre façon d'appréhender son sol 

Finissons-en tout de suite avec ces initiales, BRF signifie Bois Raméal Fragmenté. 3 lettres bien banales et pourtant...
Cette méthode encore toute jeune - elle est apparue dans les années 70 au Québec - propose une tranquille révolution verte. Une vraie cette fois. Sans vouloir donner dans le pathos, mais parce qu'il faut bien en être conscient, l'agriculture industrielle contemporaine, schéma quasi unique de nos civilisations occidentales a réussi l'exploit de ruiner en quelques dizaines d'années ce que la nature avait mis des milliers à faire : le sol. Pesticides en tous genres, engrais chimiques, mécanisation à outrance, labour profond: le constat est dramatique. Des milliers d'ha érodés, toute leur matière organique dissoute dans ces pratiques démentes. La terre est-elle un ennemi qu'il faille lui faire rendre gorge, ne surtout pas la considérer comme un ensemble complexe et vivant, mais comme un simple support tout juste bon à porter les hybrides (bientôt des ogm) semées 2 fois par an en fonction des subventions dans des enrobages verts ou rouges fluo ?
Partout dans le monde, pressentant l'absurdité de tout ceci, des milliers de paysans réagissent, résistent. Chacun à sa façon. Certains reviennent courageusement à d'anciennes méthodes maintenant décriées (abandon des hybrides, de l'irrigation systématique, de la mécanisation outrancière etc.) d'autres cherchent. Le BRF est une parfaite illustration de cette 2ème voie.  

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Une découverte accidentelle 
C'est sous l'impulsion d'un homme politique, M. Edgar Guay, sous ministre adjoint au ministère des terres et forêts du Québec, que les expériences sur le BRF se généralisèrent. Comme toute découverte, l'idée du BRF est née du hasard et de l'esprit d'observation. C'est en visitant une distillerie d'huile de pins, quand le propriétaire lui fit remarquer d'énormes fraisiers poussant spontanément sur son tas de déchets de copeaux de bois qu'Edgar Guay eut envie d'approfondir le sujet, de comprendre par quel processus encore inconnu de simples fraisiers sur un substrat si peu commun pouvaient atteindre de telles proportions ! Quelques agriculteurs, agronomes et institutionnels motivés « suivent ». Dans les années 80 les 1ers comptes rendus sortent avec des résultats impressionnants : augmentation de la résistance au gel, amélioration de la résistance aux maladies et surtout amélioration de la structure du sol avec une formidable remontée d'humus. Plus que pris au sérieux, Edgar Guay alors jeune retraité, se voit mettre à sa disposition d'importants moyens à l'université de Laval au Québec. Les expériences se multiplient. Rapidement, l'équipe maintenant constituée est en mesure de déposer au nom du gouvernement canadien un brevet établissant avec précision les emplois et les applications du BRF : Le sylvagraire.
Malgré ces excellents résultats, le BRF reste cantonné dans ses frontières outre atlantiques et dans les années 90, si la pratique est connue elle reste plus que rare. Il faut attendre 2004 pour que les choses changent sous l'impulsion d'un ingénieur agronome belge, Benoît Noël, ancien stagiaire de Laval et d'un agriculteur français, Jacky Dupéty. Les 2 hommes expérimentent avec succès sur des terres difficiles l'emploi du BRF et participent largement à sa diffusion. Il aura fallu attendre quasiment 40 ans...  

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Le BRF, qu'est que c'est précisément ? 
Rapportons nous tout simplement à la définition d'Eléa Asselineau et Gilles Domenech : Les BRF sont le résultat du broyage frais (ou copeaux) de rameaux et petites branches vertes d'un diamètre inférieur à 7 cm., avec ou sans feuilles. Les branches sont issues d'essences d'arbres feuillus (Angiospermes dicots). Il est toutefois possible d'utiliser un peu de conifères (Gymnospermes) en mélange, à hauteur de 20%. Ce broyat est destiné à être appliqué au sol. Le BRF se distingue donc clairement du compost qui lui résulte de la fermentation après montée en température de matériaux divers putrescibles : déchets verts, fumiers, boues d'épuration, déches de l'industrie alimentaire, carcasses etc. Leur impact respectif sur le sol est donc complètement différent : les composts sont en grande partie minéralisée et si ils influent positivement sur la vie bactérienne du sol, leur action est plus sensible sur l'alimentation des végétaux. Le BRF lui est une matière fraîche, proche du bois encore vivant. Son action est sur le sol où, à l'exemple des sols forestiers, il accélère la stimulation de sa vie. C'est pourquoi, plus que comme des amendements, ils sont à considérer comme des « aggradants » (capables d'agir contre la dégradation), stimulant la vie cryptogamique des sols, favorisant la pédogenèse.
De même, on confond souvent BRF et mulch ou paillis : ce terme recouvre toute couverture du sol essentiellement destinée à protéger le sol, réguler sa température, ralentir l'évaporation de l'eau, limiter les adventices et freiner la battance. On peut employer à cet effet bien des matériaux différents : tontes, paille, carton, laine, feuilles mortes, plastique etc. A terme, les mulchs naturels ont bien sûr un effet positif sur la vie du sol, mais le processus diffère nettement du BRF.  

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Explication 
Pour résumer sommairement ce qui est décrit bien plus précisément dans le livre de Jacky Dupéty, Le principe du BRF repose sur l'observation faite que « la clé de voûte de la pédogénèse (donc en forêt) est la lignine (les polyphénols) et les champignons capables de la transformer ». Or, de lignine dans nos potagers, nous n'en produisons pour ainsi dire pas ! Comme dans la majorité des pratiques agricoles du reste. Une observation scientifique ayant démontré que les jeunes branches fraîches, particulièrement quand la sève descend en Automne-début d'hiver en sont le plus riches, il devenait tentant de les broyer pour les incorporer au sol et relancer ainsi le long et complexe cycle de reformation du sol. Ce broyat étant tout simplement le 1er maillon d'une chaîne auxquels naturellement les autres viendront s'ajouter. Les champignons trouvent dans la lignine une source d'alimentation avant que leurs mycéliums deviennent eux mêmes celles de petits animaux qui à leur tour etc. etc. C'est cette vie cryptogamique relancée qui fait du BRF une méthode totalement nouvelle. 

Voici pour la partie théorique, dont les descriptions sont toujours un peu en décalage avec la réalité de nos potagers. Chaque explication de nouvelle méthode laissant souvent un peu dubitatif le jardinier amateur qui depuis des années pratique autrement et ma foi, sans de trop mauvais résultats. Et pourtant, nous verrons dans le prochain numéro, à l'occasion d'un dossier consacré aux applications pratiques dans nos jardins cette fois, que le BRF non content d'être une pratique ayant fait preuve de son efficacité est également relativement facile à mettre en place, à condition de respecter quelques règles simples de base.  

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Le BRF : Et maintenant, comment fait-on ? 

Pour ceux qui auraient manqué l'épisode précédent, le BRF (Bois Raméal Fragmenté), cette méthode fraîchement arrivée du Canada, semble être une des pistes majeures à suivre pour lutter contre l'érosion des sols, limiter les apports d'intrants, réduire considérablement voir totalement les arrosages. Produits localement avec les déchets frais de tailles de plantes ligneuses, ce procédé ne demande que peu ou pas de transport, pas de matière première coûteuse, du matériel simple (de l'ordre du petit broyeur thermique ou électrique à l'échelle d'un jardin familial), une brouette et un peu d'huile de coude.   

Quand couper le bois pour faire du BRF ? 
C'est entre Octobre et Février pendant la période de dormance des feuillus que la période de récolte est la meilleure. A cette saison les bourgeons sont déjà formés, ces feuilles en devenir protégés par leurs écailles sont assoupies, il n'y a alors aucun transfert d'énergie entre l'arbre et son futur feuillage. Elagués même parfois un peu « brutalement », à partir du moment où les coupes sont propres, nos quasi inépuisables fournisseurs de matière végétale se remettent de ces interventions.
En ce qui concerne le BRF à proprement parler, intervenir à cette saison permet également le stockage des branches et des rameaux sans craindre le dessèchement causé par les UV. Cette possibilité d'emmagasiner et stocker « tranquillement », offre surtout de prendre le temps de faire du bon travail : le BRF ne doit pas être l'occasion d'un remake de Massacre à la tronçonneuse. De plus, l'hiver, la plus grande partie des feuillus a perdu ses feuilles, hormis quelques essences : les arbres marcescents dont les feuilles sèches restent l'hiver durant, ne tombant qu'au printemps, poussées par les jeunes feuilles printanières. L'exemple le plus connu est bien sûr le chêne, mais d'autres comme le charme par exemple ont cette particularité. Dans l'idéal, il ne faudrait broyer que des rameaux sans feuilles, mais ne chipotons pas...
Pour finir, d'un point de vue pratique, l'hiver reste la meilleure saison pour intervenir sur des arbres, même quand il s'agit de coupes finalement assez légères comme c'est le cas pour le BRF. Les silhouettes bien dégagées des sujets permettent au jardinier soucieux de maintenir l'équilibre esthétique d'un arbre, de pouvoir bien visualiser son intervention.
Pour finir, ronces, fougères et autres végétaux souvent gênants pour se déplacer en forêt ou approcher des haies âgées ne sont que souvenirs automnaux. Tout est donc réuni pour intervenir dans de bonnes conditions.  

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Quel bois employer et où le trouver. 
Avant de se mettre en quête de végétaux, il est important de redonner la définition de ce qu'est précisément le BRF, nous la devons à Eléa Asselineau et Gilles Domenech : Les BRF sont le résultat du broyage frais (ou copeaux) de rameaux et petites branches vertes d'un diamètre inférieur à 7 cm, avec ou sans feuilles. Les branches sont issues d'essences d'arbres feuillus (Angiospermes dicots). Il est toutefois possible d'utiliser un peu de conifères (Gymnospermes) en mélange, à hauteur de 20%. Ce broyat est destiné à être appliqué au sol. 
L'idéal est donc d'avoir un jardin bordé de haies mixtes et se « contenter » d'effectuer une simple taille d'entretien. Selon Jacky Dupety, un chemin de 500m bordé de haies, soit 1 km de bordure végétale offre une possibilité de 500 à 1000 m² de couvert ! Largement de quoi satisfaire bien des jardiniers.
Il est évident que chacun ne dispose pas d'une telle manne à portée de mains. C'est le moment de se tourner alors vers les professionnels de l'entretien des espaces verts, qu'ils soient privés ou relevant de collectivités : DDE ou DDA. La législation leur impose en effet un travail de réduction des branchages avant évacuation, ils sont donc en général équipés de broyeurs. Attention cependant à bien leur expliquer ce que vous voulez précisément, de ne pas servir de « fourre tout » à des professionnels ravis d'échapper à un paiement de décharge. Il s'agira pour eux d'un vrai travail de tri à rémunérer en conséquence.  

Le broyage 
Il peut bien sûr se faire manuellement, mais quel travail ! L'idéal est quand même de disposer d'un broyeur à végétaux. Il en existe de nombreux, en commençant par les plus petits électriques, à de plus gros thermiques ou à raccorder à la prise de force d'un tracteur. Si en Afrique la vie communautaire et une grande pratique de l'art de la machette permettent d'être efficaces ensemble, cela peut être pour nous européens l'occasion de s'en inspirer. En considérant que le broyeur ne servira qu'une ou 2 fois par an, contrairement aux moissons, pressage du foin etc. que la date de l'opération est facilement fixable à l'avance, il me semble idéal que plusieurs familles achètent à plusieurs un bon matériel, solide, efficace et...durable. Broyer ses rameaux peut à ce moment être une occasion supplémentaire de réunions amicales.  

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Au jardin ! 
L'épandage est bien sûre une phase capitale. Rappelons qu'il doit se faire très rapidement après le broyage pour être efficace. Les jardiniers disposant d'un broyeur pourront le faire au fur et à mesure, tandis que l'épandage est plus difficile quand il est livré en camion par des professionnels. Un tas de BRF monte très rapidement en température. S'il vous est impossible de vous organiser pour l'étaler immédiatement, il faut au moins rabattre le tas pour qu'il n'atteigne que 20 à 30 cm de hauteur maximum. Quoiqu'il en soit, pour une bonne efficacité, le BRF doit être étalé dans les 24 h qui suivent le broyage. 
« Le mieux est l'ennemi du bien » comme dit le dicton. Après plusieurs années d'essais et d'expériences diverses (essences, épaisseur etc.) Jacky Dupety en conclut qu'une couche de 3 cm d'épaisseur épandue à partir du mois de Novembre est idéale. Cependant nul dogmatisme. Il ne s'agit pas de tirer une dalle de BRF à la règle le 1er Novembre. Globalement une couche de 2 à 5 cm épandue jusqu'à mi mars donne d'excellents résultats.   


Dernière opération avant les cultures : le griffage.  
Très importante, cette dernière intervention humaine avant l'implantation destinée à incorporer au sol le BRF ne répond pas réellement à des règles précises, mais dépend essentiellement de l'observation du jardinier. Concrètement il se fait au printemps avec un outil à dents, vibroculteur pour les grandes cultures, griffe ou croc pour les jardins (la fraise est plus que déconseillée). Même s'il est difficile de donner des indications extrêmement précises, quelques indices aident à choisir le moment du griffage :
-Comme pour toute intervention au jardin, il se fait en sol ressuyé. On n'intervient jamais sur un sol détrempé.
-Attendre les 1ères apparitions d'amplitudes thermiques importantes : elles ont le plus souvent lieu au printemps et favorisent le développement des champignons.
-Attendre l'apparition des mycéliums, signe que l'activité fongique démarre. Certains de ces longs filaments blancs sont visibles à l'œil nu.
-Observer l'activité des vers de terre : quand leur présence est significative, c'est la garantie d'un début de travail en profondeur du sol et d'une réelle production d'azote disponible pour les champignons.
Ce mélange mécanique réalisé au printemps par les jardiniers qui pourrait paraître fastidieux est, je le rappelle, la dernière intervention de la saison sur le sol !  

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Voilà pour les principes généraux de cette méthode pleine d'avenir et à expérimenter, sur une petite surface pour commencer, avant de la généraliser pour ceux que cette technique séduit. Elle n'est pas une panacée, pas un miracle instantané. Le BRF a aussi ses limites : à proscrire sur les terres hygromorphes, difficilement applicable dans les zones peu boisées, il ne doit pas devenir l'occasion d'une mise en coupe réglée de la moindre parcelle de bois. Cela dit, le BRF est un encouragement supplémentaire pour chacun à planter et planter encore, des haies mixtes et diversifiées, des arbres isolés ou d'alignements. Oubliés pour un temps (le plus long possible...) les mornes haies de conifères de plus en plus victimes de maladies et de ravageurs profitant de ce boulevard qui leur est offert, au profit de feuillus nettement plus intéressants pour obtenir ces précieux rameaux fragmentés, accueillir insectes et oiseaux et ravir le regard.  

Bibliographie  

Le BRF, vous connaissez ? Jacky Dupéty Editions du Terran 
De l'arbre au sol Les bois Raméaux Fragmentés Elea Asselineau / Gilles Domenech Editions du Rouergue  


A propos du labour ou du bêchage : Cette pratique ancestrale est maintenant fort décriée. Néanmoins, je tiens à rappeler qu'il y a une différence de taille entre un labour à traction animale, réalisé forcément dans de bonnes conditions, c'est à dire un terrain sain pour ne pas épuiser les animaux et un outil qui ne peut pas pénétrer au delà des 15 ou 20 premiers centimètres, et celui que peuvent faire quelques agro industriels, forts de leurs brabants à 6 « oreilles » tractés par des engins de 180 chevaux ! Si la puissance pouvait donner de la précision, pour nombre d'entres eux elle fut juste l'occasion d'aller encore un peu plus creux !    



Texte publié avec l'aimable autorisation des Cahiers du Potager Bio.   



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